Dans la douce chair des villes

par | 22 février 2026 | Culture

On a beaucoup pensé à Marie Rouanet ces derniers jours. L’annonce de son décès (à 89 ans) a été l’occasion de replonger dans ses nombreux livres.

Celui-ci évoque longuement sa ville, Béziers, où elle est née, a passé sa jeunesse et l’essentiel de sa vie active. Elle la connait sous toutes les coutures sa ville, de ses hôtels particuliers à ses immeubles haussmanniens, de ses allées à la ZUP de la Devèze, des quartiers pauvres de son enfance, à la périphérie du centre-ville, à ses ruelles médiévales du vieux centre qui dégringolent depuis la cathédrale jusqu’au bord de l’Orb et remontent avec un crochet sur la colline voisine par le quartier gitan jusqu’à la belle église Saint-Jacques.

Marie Rouanet a largement contribué à la faire vivre cette ville et à l’enrichir par ses écrits, mais aussi par ses chansons à l’époque des disques Ventadorn ; par la création et l’animation — des années durant — de « l’Institut d’études occitanes » avec Yves Rouquette, son mari, écrivain lui aussi. Marie a participé à la gestion municipale de Béziers durant 3 ou 4 mandats successifs et soutenu de nombreuses manifestations festives, ainsi que la création de la Calendreta (première école occitane du département). Mais surtout, elle a marqué des générations d’élèves en tant que professeur de lettres au lycée Henri IV, et professeur d’occitan, matière optionnelle au baccalauréat. Toujours pionnière que ce soit pour la mode des danses traditionnelles ou pour les bains de minuit à Noël et autres initiatives joyeuses et pittoresques.

Mais venons-en à son livre, une déambulation à travers les villes qu’elle a aimées : descriptions de rues, plaques commémoratives d’évènements, boutiques, places, quartiers, coutumes de communautés d’habitants avec leurs rites propres, jardins, monuments, statuaire.

Toutes les villes, grandes ou petites s’enorgueillissent de l’édification de leurs monuments et de leurs statues, remarque-t-elle. Ils racontent la grande Histoire. Celle des gens et de leur pays, des métiers, des migrations et des assimilations.

Dans le moindre bourg, le monument aux morts exalte la ferveur patriotique et républicaine.

La statuaire d’inspiration religieuse se répand aux abords des églises et dans les cimetières. Enfin il y a les grands hommes nés ici : artistes, militaires, personnages politiques ou scientifiques de renom.

Béziers s’honore de Paul Riquet qui au XVIIe siècle a été le concepteur du canal du midi. « Concepteur » est un terme qu’on n’employait pas jusqu’à une époque récente, on se contentait « d’architecte » et pourtant Riquet a été bien plus que cela ! Homme de science et de surcroit « mécène », à ses dépens, puisqu’il est mort ruiné, à la veille de l’achèvement de son grand œuvre.

Au XXe siècle, Jean Moulin, figure phare de la Résistance lors de la Deuxième Guerre mondiale a été la seconde célébrité de Béziers. Pas moins de deux monuments et un buste lui sont consacrés.

Las ! Marie Rouanet et Yves Rouquette ont quitté Béziers pour s’installer à Camarès, au cours de leur retraite, ce qui leur a évité de connaitre l’ère Ménard.

Je ne sais pas ce qu’elle aurait pensé et écrit au sujet du foisonnement de statues et des bustes qui se multiplient ici et là dans les lieux publics de notre ville, érigés non par la reconnaissance des citoyens ou la ferveur populaire, mais par la décision de « monsieur le maire himself », celui-ci se sentant investi de la mission d’éduquer ses ouailles, selon ses croyances et ses convictions.

Ainsi, des bustes d’hommes et de femmes, certains remarquables, mais inconnus de la majorité des nos concitoyens et d’autres qui ont fait une éphémère apparition dans l’actualité récente.

Sur la place du 14 juillet, on compte 8 bustes de victimes du communisme et plus récemment de l’islamisme plus un buste tout récent de « Laura », sœur de Jean Moulin, dont on apprend qu’elle a été résistante elle aussi.

Dans le patio de la médiathèque, on découvre Voltaire en pied. Le philosophe fait penser par hasard à un site d’extrême droite intitulé « boulevard Voltaire » dont je vous laisse deviner le nom des créateurs. Et à l’intérieur de la médiathèque vient d’apparaître un buste de Boualem Sansal, écrivain algérien, ami du maire et proche comme lui d’une association de pieds noirs.

Je vous livre les images des derniers cités, mais il y en a beaucoup d’autres, d’inspiration grecque ou romaine ou sur thème animalier. Par exemple l’imposant lion de Magrou qui trône sur la place Charles de Gaulle, sorte d’autoportrait géant de son commanditaire.

Dans la douce chair des villes

Marie Rouanet

Éditions Payot 2000

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