Une autre histoire: 4 Novembre 1982, Jacques Tati s’éteint à Paris.

par | 3 novembre 2021 | Culture

Le 4 Novembre 1982, voilà exactement 39 ans, Jacques Tati, réalisateur et acteur, s’éteint à Paris. On peut le considérer comme le plus grand créateur comique du cinéma français

Né le 9 octobre 1908 dans les Yvelines, Jacques Tatischeff a du sang slave dans les veines. A 20 ans il vend des cadres anciens dans le magasin de son père près de la Madeleine. Sa véritable passion est alors le sport et surtout le rugby. Il joue même en 1ère division au Racing Club de France. C’est là qu’il découvre ses talents de comique en particulier grâce à un spectacle d’ombres chinoises. Son succès, son triomphe même auprès de ses coéquipiers l’encourage à se lancer dans le music-hall. En 1936, Colette dira de lui : « Il a inventé d’être ensemble, le jouer, la balle et la raquette, le ballon et le gardien de but, le boxeur et son adversaire, la bicyclette et le cycliste. Les mains vides, il crée l’accessoire et le partenaire »

Parallèlement, il écrit et interprète ses premiers courts métrages. La drôle de guerre le conduit dans l’Indre, au petit village de Sainte-Sévère où il se refugie en 1941. L’observation des habitants lui donne l’idée de Jour de fête. Son premier long métrage ne faillit jamais sortir (déjà, la malédiction…)  car aucun distributeur ne voulait l’acheter. Il fallut improviser une projection dans une salle de Neuilly pour les décider. Le public avait beaucoup ri. Jour de fête fut un triomphe !

En 1953, Les vacances de M. Hulot connait le même succès. Les vraies difficultés  commencent avec Mon oncle. Les critiques sont perplexes. Ils y trouvent des longueurs !

Dix ans plus tard, Play Time est encore plus mal accueilli. On lui reproche les redites, la lenteur (voulue) du spectacle. Les coupes exigées par le producteur rendirent le film paradoxalement plus long et moins harmonieux. L’échec commercial de cette superproduction fut catastrophique !

Trafic en 1971 aurait dû connaître le succès, l’époque étant à la dénonciation. Mais le sourire de Hulot parait anachronique. A la gentillesse de Tati, on répond par une respectueuse indifférence !

C’est à la télévision suédoise que Tati peut réaliser Parade qui renoue avec ses premiers essais cinématographiques. Passé inaperçu, ce film est une des plus belles méditations sur le spectacle. Elle est digne de Limelight de Chaplin sans en avoir sans doute la mélancolie. C’est une œuvre joyeuse, une invitation à sauter la rampe, et à devenir clown !

Parade éclaire peut-être mieux que tout autre film l’originalité du comique de Tati. Jour de fête pouvait laisser croire que le cinéma de Tati allait se fonder sur un personnage mythique, héritier de Charlot, de Buster Keaton et des grands burlesques. Tati, loin de construire un héros comique s’ingénait au contraire à le faire disparaître. Le comique d’observation éclipsait le comique des personnages. Chacun de nous est un clown qui s’ignore. Nous marchons au milieu de nos propres gags sans les voir.

Mais cette morale est-elle supportable ? Nous aimons Charlot, ou les frères Marx parce qu’ils sont ridicules à notre place. Le gag, chez Tati, se révèle de plus en plus comme le fruit du hasard et de la maladresse alors que nous le voudrions invention et performance. Le génie est dans le regard qui saisit l’acte manqué comme on cueille une fleur. Voilà pourquoi le temps coule dans l’univers de Tati avec cette douceur provocante, cette patience artisanale et rurale. Il faut piéger la poésie, scruter la différence dans ce qui paraît monotone et semblable. . D’où le plan fixe, large, clair et soutenu souvent vide d’abord et qui se remplit, s’anime sous nos yeux. D’où les redites, les essais accumulés, l’épaisseur pâteuse du temps comme l’avait perçu Hervé Bazin.

La soumission à la tyrannie du fonctionnel (l’usine de Mon oncle, les bureaux de Play Time ou les autoroutes de Trafic) , Tati se garde bien de la dénoncer, de s’indigner ou de se battre. Il essaie gentiment d’obéir, d’entrer dans le rang. C’est en acceptant l’ordre établi qu’il en révèle l’inanité.

Il reste que Tati a rejoint la destinée surprenante des cinéastes maudits ?

Car qui aurait pu croire après le succès de son premier film « Jours de fête »  qu’il ne tournerait que 6 films en 30 ans ?

Le rire est révélateur  d’une époque d’une société , celui de Tati a eu de moins en moins d’écho. Monsieur Hulot aurait pu devenir le Charlot de nos temps modernes !

Peut-être avions-nous perdu, à la fin des années cinquante, l’aptitude de rire de nous-mêmes ?

L’avons-nous  retrouvée ? c’est une autre histoire !

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