La production industrielle de bois contribue au développement des mégafeux partout dans le monde. Cette production est à la forêt ce que l’agriculture industrielle est aux produits alimentaires.
Elle fait appel aux mêmes méthodes de déforestation par des incendies systématiques qui visent à éliminer les forêts existantes au profit de cultures de remplacement.
Le dernier exemple le plus frappant est l’incendie de la forêt Amazonienne pour y implanter la culture de l’huile de palme.
Ailleurs, à la déforestation succède la plantation d’une seule espèce d’arbre sélectionnée pour sa rentabilité. Dans le Massif-Central français, on ne plante plus que du pin Douglas.
À la malbouffe correspond la « malforestation ». Raisonnable et rationnel sont dissociés.
À cet égard, l’expérience avortée de Henri Ford dans les années 1930 illustre sous une forme ramassée le processus qui a mené d’un rêve de domination de la nature au pur et simple cauchemar.
Ce rêve qui vire au cauchemar avait un nom : Fordlândia.
Fordlândia c’était 6 millions d’hectares de forêts en Amazonie, au sud de Santarem, dans l’État du Pará au Brésil. Ford les fit entièrement asperger de kérosène afin de les incendier.
Son objectif était de faire place à une plantation d’hévéas, les arbres à caoutchouc qui fournissaient la matière première pour les pneus de ses automobiles.
Fordlândia restera à jamais un exemple paradigmatique du développement du capitalisme industriel fondé sur maximisation du profit et l’exploitation brutale des ressources et des hommes.
Pendant l’incendie, alors que les flammes s’élevaient au-dessus de la canopée, forçant tapirs, sangliers, couguars, boas, vipères et autres animaux à s’enfuir au grand jour. Des toucans, des aras, des perroquets se transformaient en torche vivante et propageaient le feu toujours plus loin.
Le sol, naturellement fragile dans la forêt amazonienne, a été emporté en moins de deux ans.
Les hévéas transplantés depuis des pépinières américaines, au mépris des conditions locales et en absence de toute connaissance sérieuse de l’agriculture tropicale, sont tous morts.
À l’état naturel, ces arbres grandissent à distance les uns des autres, ce qui les préserve des maladies contagieuses. Ils sont liés à d’autres espèces qui les protègent des contaminations et des intempéries, en jouant le rôle de parasols qui filtrent les rayons solaires et atténuent l’impact des précipitations.
Serrés les uns contre les autres dans la plantation de Fordlândia, ils ont tous été décimés par les fourmis sauvages, les punaises, les araignées rouges, les chenilles à feuilles et des champignons.
Sans surprise, la cité ouvrière qui avait été construites pour accueillir les employés de l’entreprise Ford a échoué pour des raisons similaires, les traitements infligés aux ouvriers n’ayant pas été d’une nature fondamentalement différente de ceux subis par la forêt.
Malgré les millions investis, pas un litre de latex n’a été produit à Fordlândia.
Ce qu’a ignoré Henri Ford c’est qu’il y a forêt et forêt : il existe des forêts anciennes, plus ou moins « naturelles ». Généralement composées d’une multitude d’espèces, elles sont entretenues par des spécialistes.
Les forêts de monoculture sont elles disposées en futaies régulières, comme le sont les champs de maïs. Elles sont exploitées par l’intermédiaire d’engins titanesques dont le prix atteint allègrement le demi-million d’euros.
Les « nouveaux bûcherons » sont obligés de travailler à une cadence infernale pour rentabiliser ces ruineux engins.
Partout, ces « usines à bois » augmentent au détriment des forêts primaires diversifiées et étagées. Forêts primaires qui ont reculé de 90 000 km2 depuis 2014, alors qu’elles abritent 80 % de la biodiversité mondiale.
Le cas de la Suède, qui a connu des feux dramatiques en 2018, est emblématique du problème : les forêts qui couvrent 70 % du territoire, sont des forêts de production de moins d’un siècle.
Elles sont composées à 83 % de conifères destinés aux industries du papier et du bois. Elles emploient 100 000 personnes et génèrent des bénéfices importants.
Les monocultures forestières sont pourtant moins résistantes au réchauffement climatique et aux incendies que les forêts anciennes.
La résine des essences dont elles sont constituées augmente l’intensité des feux.
L’industrie forestière et les grands feux de forêts forment ainsi un couple inséparable, nous l’avons vu récemment en France dans les incendies du Médoc et de la forêt landaise.
En Indonésie, les feux incontrôlables et la destruction de la jungle sont liés aux plantations d’huile de palme, comme en Amazonie.
Dans l’Ouest américain, les compagnies forestières ont rendu les forêts plus inflammables que jamais.
Les vastes monocultures d’eucalyptus au Chili ont plongé en janvier 2017 ce pays dans « l’enfer des feux de forêts ». Cet épisode fut le pire désastre forestier que le pays n’ait jamais connu : onze morts, 2000 maisons détruites, des milliers de personnes évacuées, des villages rasés, 500 000 hectares dévastés par les flammes.
Cette série d’articles est une recension du livre de Joëlle Zask « Quand la forêt brûle » paru aux éditions « Premier Parallèle poche » en 2022, il est vendu au prix de 9,90 €. Je vous en recommande la lecture intégrale et l’achat.




























