L’étrange modernité de Georges Orwell (5). Le roman « 1984 »

par | 19 avril 2026 | Société

Quand Orwell commence à écrire « 1984 » il a clairement en tête trois exigences.

Il veut décrire un type de régime politique inédit dans l’histoire et en comprendre les principes fondamentaux. Il a eu deux spécimens sous les yeux ; l’un, le nazisme a été écrasé en 1945, l’autre, le stalinisme est à son apogée. Il craint que dans un avenir proche (d’où le titre du roman), d’autres surgissent.

Il ne s’agit plus pour lui, comme dans « La Ferme des animaux » de raconter l’histoire d’un de ces régimes (le stalinisme) au travers d’une fable parodique. Le nouveau roman doit offrir un cadre de connaissance et de pensée applicable à tous les régimes totalitaires, passés, présents, à venir.

S’il y a entre les régimes hitlérien et stalinien des ressemblances et des convergences qui incitent à les regrouper sous la même catégorie de « totalitarisme », il y a aussi des différences abyssales et des antagonismes fondamentaux. Pour lui, tout laisse à penser que si des nouveaux régimes totalitaires devaient surgir, ils seraient très différents des premiers.

Les totalitarismes sont appelés à évoluer et à « progresser » dans le sens totalitaire. Il est convaincu que les régimes totalitaires du futur seront plus perfectionnés que ceux qu’il a connus.

Pour écrire « 1984 », Orwell commence donc par imaginer, à Londres, une société dirigée par des hommes qui veulent un pouvoir total, bien plus absolu que celui des Staliniens ou des Nazis. Ils ont tiré la leçon des expériences hitlérienne et stalinienne, ils se donnent les moyens d’aller plus loin.

Les oligarques de « 1984 » sont des héritiers, imaginaires mais plausibles.

Orwell place ces nouveaux dirigeants imaginaires dans des conditions historiques où ils peuvent réaliser ce rêve.

Dans les années 1950, une Troisième Guerre mondiale a éclaté, suivie d’une décennie de guerre civile. La révolution a eu lieu et le parti totalitaire l’a emporté.

Une fois la société détruite, les totalitaires ont pu la remodeler à leur guise, sans s’encombrer du passé ni des désirs du peuple. Ils règnent désormais sur un monde clos, qu’ils ont entièrement en main, et où ils peuvent faire ce qu’ils veulent. À l’exception de quelques dissidents isolés et impuissants qu’ils contrôlent et rééduquent impitoyablement, ils n’ont plus d’adversaires.

Dévots zélés du parti ou prolétaires traités comme des animaux, tous leur sont soumis.

À l’extérieur, ces dirigeants totalitaires n’ont plus de véritable ennemi non plus. Tous les États libéraux et démocratiques ont été balayés de la surface de la terre. Ils ont bâti un empire et se partagent la domination mondiale avec deux autres empires, tout aussi totalitaires, jumeaux du leur.

Ces trois superpuissances s’entendent suffisamment pour éviter une guerre totale apocalyptique. Elles mènent entre elles une guerre permanente de basse intensité, qui garantit leur pérennité.

Pour regarder, décrire et comprendre ce totalitarisme nouveau de l’intérieur, Orwell a besoin d’un personnage-sonde. C’est un journaliste comme lui. Il le charge de poursuivre l’enquête de l’intérieur sur ce monde totalitaire de fiction. Ce journaliste poursuit ainsi l’enquête qu’il a menée lui-même sur les mondes totalitaires réels.

Pour quelqu’un qui a déjà connu deux guerres mondiales, Hitler, Staline, Franco, les débuts de la guerre froide, les conditions historiques qu’il imagine dans « 1984 » ne sont pas irréalistes.

« 1984 » est un roman réaliste. Non pas au sens d’une prédiction, d’une description plus ou moins exacte de ce qui va réellement arriver. Mais au sens du vraisemblable, de ce qui n’est pas impossible.

Dans l’unique commentaire qu’il a rendu public en juin 1949 entre la parution du livre et sa mort en janvier 1950 il dit : « Je ne crois pas que le type de société que je décris arrivera « nécessairement », mais je crois que quelque chose qui y ressemble « pourrait » arriver ».

Le régime de « 1984 » est un variant totalitaire extrême et simplifié, pas une prédiction. C’est un outil intellectuel et politique qui n’a de valeur que si on s’en sert pour le confronter aux régimes existants.

C’est une sorte de rayon X au travers duquel on peut regarder les totalitarismes.

Les regarder pour déceler des traits qui échappent au regard ordinaire et se poser la question centrale : comment les combattre.

Cet article est une recension du livre de Jean-Jacques Rosat « L’esprit de Georges Orwell et « 1984 », face au XXIe siècle », paru aux éditions « Hors d’atteinte » en 2025. Il est vendu 23 €. Je vous en recommande vivement l’achat et la lecture intégrale.

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Didier Ribo

Description de l'auteur de l'article - co-fondateur du journal majoritaire de Béziers