La géopolitique du monde contemporain diffère considérablement de celle du roman « 1984 ». Les régimes totalitaires ne dominent pas la planète. Pour comprendre leurs politiques étrangères et guerrières, les hypothèses d’Orwell peuvent pourtant être pertinentes et utiles.
Pourquoi la Russie de Poutine a-t-elle entrepris de détruire militairement l’Ukraine ?
Pourquoi la Chine de Xi s’est-elle mise sur le pied de guerre face à Taïwan ?
De multiples raisons sont avancées qui ont chacune un certain poids. Mais la plus décisive pourrait être celle que suggère « 1984 » : en régime totalitaire, les guerres extérieures et les entreprises de conquête ont leur origine dans : « la guerre que mène chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets ».
Accepter l’indépendance de l’Ukraine et son entrée dans l’Europe ne nuit pas au développement économique et civilisationnel de la Russie. Si un gouvernement russe voulait conduire le pays sur la voie de la prospérité raisonnée, il devrait tourner le dos à une logique d’empire.
Mais Poutine n’en a cure. Seul compte son pouvoir, et il pense le renforcer par la guerre.
Les hommes du peuple transformés en chair à canon, la population encagée dans un univers de désinformation, des élites sous contrôle et tenues resserrées autour de lui de gré ou de force, une économie de guerre qui donne tous les leviers à son clan politico-mafieux, une administration étatique qu’il contrôle entièrement de haut en bas : sont désormais les piliers du régime poutinien.
De la même manière, reconnaître l’indépendance de Taïwan et les règles du droit international en mer de Chine ne nuirait aucunement au développement économique et civilisationnel de la Chine. Mais en affirmant haut et fort vouloir annexer l’île aux 24 millions d’habitants, XI contraint tout le parti et le peuple à faire bloc derrière lui.
Qu’il vive à Taïwan, sur le continent ou n’importe où dans le monde, un Chinois est assujetti.
Il va de même pour les régimes « seulement » autocratiques de Trump et Netanyahou qui sont dans une logique de guerre militaire et économique permanente.
En régime totalitaire, la différence entre politique étrangère et politique intérieure est abolie. Tout opposant politique interne est considéré comme un agent de l’étranger, toute opinion divergente est interprétée comme une menace contre l’unité nationale (l’Iran en est actuellement le meilleur exemple).
Être en guerre contre une puissance étrangère, c’est renforcer le régime dans son combat contre ses opposants internes.
La logique du pouvoir totalitaire exige de chacun de ces régimes qu’il mène la guerre en permanence et s’installe dans un état de guerre sans fin. Toute concession pour l’apaiser sera vue par lui comme un gain partiel et un signe de faiblesse de son adversaire. La politique étrangère immédiate de Trump et Netanyahou en est le meilleur exemple, même si on ne peut pas qualifier leur régime de totalitaire.
Pour que la guerre puisse durer indéfiniment, elle ne doit pas être totale.
Comme leurs analogues de « 1984 », les dirigeants totalitaires contemporains ne veulent pas l’apocalypse atomique.
Poutine est en guerre contre l’Occident et son but est de le détruire. Mais à condition de ne pas mettre en jeu l’existence de la Russie et la pérennité de son propre pouvoir. Les guerres en Ukraine, à Gaza, au Liban, en Iran ne sont que des « opérations spéciales », pour ceux qui les ont déclenchées.
Faire la guerre et la perpétuer devient plus important que de la gagner.
Ses buts deviennent modulables à l’infini, selon les jours, les interlocuteurs et les circonstances.
Qu’importe, comme dans « 1984 », qu’on ne la gagne jamais totalement, puisque c’est elle qui est le but qui ne doit jamais prendre fin.
Du moment qu’on ne la perd pas, son déroulement et ses hasards sont relativisés : « Puisqu’aucune victoire décisive n’est possible, il importe peu que la guerre se déroule bien ou mal. Tout ce qui est nécessaire, c’est qu’il existe en état de guerre ». (« 1984 »)
Sur les écrans de « 1984 », des communiqués de victoire sont proclamés en continu, mais ils sont invérifiables. Orwell suggère que dans les conflits de l’ère totalitaire, la guerre physique, celle des corps et des machines, compte moins que celle de la désinformation.
La guerre sévit aussi pour le contrôle des esprits.
Les pires atrocités peuvent être transformées en images de propagande. Simultanément hyperréelles et déréalisées, elles deviennent un décor quotidien.
Il en résulte un effondrement moral où toute distinction entre le bien et le mal a disparu.
Conformément aux intuitions d’Orwell, le concept de guerre a profondément changé. L’urgence actuelle, c’est que des maîtres de la double pensée gouvernent et dirigent les guerres sans fin du 21e siècle.
Cet article est une recension du livre de Jean-Jacques Rosat « l’esprit de Georges Orwell et “1984”, face au XXIe siècle », paru aux éditions « Hors d’atteinte » en 2025. Il est vendu 23 €. Je vous en conseille vivement l’achat et la lecture intégrale.






















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